Julián MARÍAS, Ortega : 1. Circunstancia y vocación, Madrid, Revista de Occidente, i vol. i6 X 22,5 cm, 572 p., 196o. Prix : 14o pesetas.
La Fondation Rockefeller a octroyé une importante bourse á M. Marías (comme visiting prolessor de l'Université de Puerto Rico) pour écrire un grand ouvrage sur le systkme philosophique de José Ortega y Gasset : le premier des trois tomes prévus de cette somme ortéguienne, dont nul n'était mieux qualifié pour assumer la lourde charge que le fidéle et brillant disciple madriléne du regretté philosophe, vient de paraitre, dense et précis, avec un assortiment trés riche de « Notes » (pp. 499-569). Cedes, nous avions déjá bien des exégéses du ratiovitalisme (telles que celes de José Gaos, de José Ferrater Mora ou de Fernando Salmerón) ; mais Ortega est inépuisable et son actuel interpréte est, en vérité, son héritier spirituel. Dans son « Prologue » extrémement personnel, ce dernier n'hésite pas á déclarer (et on Ven félicite) : « Ce qu'ont signifié pour la philosophie modeme Descartes et sans doute Giordano Bruno, Bacon, Leibniz et Kant, c'est de nos jours ce qu'Ortega a signifié, car il a apporté une manilre nouvelle de regarder les choses sans laquelle la pensée philosophique d'Occident resterait mutilée, incompléte, anachronique et, en somme, au-dessous d'elle-méme » (p. zo). Repensant tout l'ortéguisme, en allant méme au dela de Fceuvre imprimée du maitre et en lui incorporant tout le contexte social et mental de son époque et de son pays, Julián Mañas fait ainsi non seule-ment office d'historien de la philosophie, mais encore de penseur por cuenta propia, soucieux de « réaliser les virtualités » du chef de l'École de Madrid et d'accomplir son destin selon une perspective originale et authentique. L' « Introduction » se compose de deux chapitres fort élaborés : l'un (passion-nant et novateur á de nombreux points de vue) sur « L'Espagne au début du xxe siécle », dans lequel l'analyse historico-culturelle remonte jusqu'a la crise de rancien régime sous la Ilustración, — l'autre sur « La pensée européenne vers 1900 » (signalons les pages sur « Philosophie et niveau », sur «Les thémes nouveaux » et sur le bergsonisine ou la «Lebensphilosophie »). Puis une ire section (intitulée « Le gerfaut »), étudie la te et le milieu d'Ortega, ainsi que le sens de son activité métaphysique et sociale (on y retrouve le krausisme, la génération de 98, Unamuno, les influences complé-mentaires de la France et de l'Allemagne, la « Ligue d'éducation politique espaguole », le probléme de l'européisation de l'Espagne, etc.). Au cours d'une 2e section (« L'écrivain »), sont scrutés successivement le style d'Ortega, ses métaphores, son goet du dialogue, sa rhétorique et ses motifs favoris. Enfin, la 3$ section Terre fume ») revient au coeur de la doctrine elle-méme et expose de facon Incide ses réquisits vers 1924, l'idée de circonstance (avec toutes ses implications, souvent incomprises de certains commen-tateurs), le perspectivisme (pp. 391-405), la vie humaine (suivant la formule yo soy yo y mi circunstancia et ses rapports avec la phénoménologie), la théorie de la réalité et le théme de la vérité au regará de la raison (princi-palement les pp. 477-481 á propos de « la culture comme sécurité » et les pp. 491-499, relatives á « l'aurore de la raison vitale »). L'ouvrage s'arréte sur les années 1914-1916 (aprés la parution d'Adán en el Paraíso et des Medita-ciones del Quijote); comme l'écrit l'auteur, « Ortega, en 1914 ou 1916, au pre-mier niveau de maturité de sa philosophie, ne la définit pas et n'en fait pas la théorie ; il se borne á la nommer et á la montrer en la réalisant : la théorie de la forét, que j'ai voulu suivre pas á pas, est le premier exemple dans lequel se constitue par son exercice ce que devait étre la méthode de la philosophie ortéguienne et sans doute d'une bonne part de la philosophie de l'avenir : la raison vitale » (p. 496). L'herméneutique de J. Marías — qui utilice l'image de l'iceberg pour tenter de comprend re plus exhaustivement dans leur tréfonds mystérieux les écrits d'Ortega — apparaft singuliérement intéressante et l'on attend avec curiosité la suite de cette puissante enquéte psychologique et dialectique, dont les echos débordent largement l'Hispanité. Alain GUY.